Deux mondes à part (2)

© Basmala Al Kabra, Azra Sayilir et Joelle Sevik, 4A

CHAPITRE 2

D’aussi loin que je me souvienne, je fus toujours capable de voir des choses que les autres ne pouvaient pas voir. Je me rappelle encore le moment de mon enfance où, pour la première fois, j’eus ma propre chambre où les ombres des créatures inconnues venaient me hanter, ou peut être que c’était simplement dans ma tête. Tout ce que je savais, c’était que je voyais des choses, et que pour moi, elles étaient réelles. Malheureusement, personne à part moi, n’était capable de les voir, ni de les toucher. 

Je n’arrêtais pas de me rejouer tous les souvenirs intrigants que j’avais dans la tête. Comme par exemple, les fois où je voyais la porte de mon placard s’ouvrir doucement et s’arrêter juste avant de pouvoir voir ce qui l’avait poussée. Mais bon, c’est vrai que ce n’était pas facile de voir grand-chose avec un œil à moitié ouvert. 

Au fur et à mesure que je grandissais, ma capacité à voir ces choses évoluait et je commençais à sentir leur présence et même sentir leur odeur. L’odeur que ces créatures dégageaient n’était pas plaisante, car elles sentaient comme la mort elle-même. Je commençais à m’habituer à leur présence, et mon sixième sens, comme j’aimais l’appeler, ne faisait que décupler. Malgré tout, peu importe à quel point ma capacité à les voir s’affinait, je ne pouvais pas les entendre et je n’aimais pas du tout ça.

Je savais qu’ils étaient-là, j’en étais persuadée. Mais le simple fait d’être dans l’incapacité d’entendre le moindre son qu’ils faisaient, me terrorisait au plus haut point. Vu que je ne pouvais pas les entendre, j’avais peur qu’ils se rapprochent de moi discrètement, pendant que j’étais distraite, et qu’ils me fassent des choses horribles. Qui sait, peut-être que c’étaient des démons qui voulaient trainer mon âme jusqu’aux profondeurs des enfers, ou peut-être qu’ils étaient des anges de la mort qui essayaient de me retirer la vie.

Ça me rendait complètement folle, mais juste après la fameuse explosion à Beyrouth, mon état s’aggrava. Rapidement, les gens commencèrent à remarquer mon état constant de ce qu’ils qualifiaient de paranoïa, et me conseillèrent d’aller me faire soigner par un psychologue. Je savais qu’après tout ce qui s’était passé à Beyrouth je devais déménager. La première destination qui m’était venu à l’esprit était la Turquie. Au début, je voulais déménager à Ankara mais, après avoir fait des recherches, j’appris qu’à Istanbul, ils y avaient les cabinets de psychologie les mieux notés. Mais au fond de moi, je savais que je n’étais pas malade, mais simplement prudente.

Le jour du rendez-vous avec le psychologue, j’étais assez stressée, je ne voulais pas que ce dernier me prenne pour une folle. Il me posa plusieurs questions sur ma vie et il me demanda d’exprimer ce que je ressentais à propos de la situation dans laquelle j’étais. Je lui avais tout raconté sur mes expériences passées, ainsi que sur les créatures qui me hantaient. Il m’avait directement dit qu’il devait m’envoyer chez un psychiatre, qui serait beaucoup plus qualifié pour m’aider. Le psychiatre, quant à lui, m’avait prescrit des médicaments dès ma première visite et il m’expliquait que ces derniers me débarrasseraient des créatures. Il m’avait indiqué que cependant, les pilules qu’il m’avait prescrites n’étaient pas faciles à trouver, et que si j’en avais besoin de plus, c’était lui et uniquement lui qui devait me les donner.
Après un mois de traitement, j’arrivais à sentir la différence. Je me sentais plus libre et les créatures restaient loin de moi tant que je n’oubliais pas de prendre mes pilules. Ces médicaments rendaient ma vie plus facile et les gens de mon entourage, ne me traitaient plus comme si j’étais folle. Mais malgré les effets bénéfiques que ces pilules avaient sur moi, ça m’avait encore plus persuadée que ce que je voyais, n’était pas le fruit de mon imagination. Je savais que ces choses étaient réelles, et qu’elles attendaient simplement que j’arrête de prendre mon traitement tout en patientant dans la noirceur de mon ignorance et dans le silence dans lequel elles avaient toujours été.

Malheureusement pour moi, le proverbe « tout a une fin » s’était avéré être vrai. Un jour, environ un an après le début de mon traitement, je me rendis compte que je n’avais plus de pilules, alors, je décidai de retourner chez le psychiatre qui me les avait prescrites. A ma grande surprise, il n’était plus là, il avait tout simplement disparu. La peur et la panique m’envahirent et je m’étais sentie plus perdue et inquiète que je ne l’eusse jamais été de toute ma vie, même quand ces créatures étaient près de moi. Je savais que ces médicaments n’étaient pas faciles à trouver, mais les choses le savaient aussi. Il fallait que je trouve ces pilules à tout prix.

Petit à petit, je commençai à les voir à nouveau. Par chance, les créatures revenaient lentement. J’arrivais à les voir du coin de l’œil, tapies dans l’ombre et rapidement, je recommençais à ressentir leur présence et leur odeur aussi refaisait son apparition. Même si je faisais tout ce qui était en mon pouvoir pour obtenir des pilules et retrouver le docteur, je n’y arrivais pas. Alors, je finis par sombrer à nouveau, dans l’enfer que je connaissais si bien. Seulement cette fois-ci, quelque chose d’horrible arriva. Alors que je pensais que le fait de les revoir était la pire chose qui pouvait m’arriver, je commençai à les entendre.

Elles étaient de plus en plus bruyantes chaque nuit, elles criaient. Quand elles ne criaient pas, elles murmuraient. Et quand elles ne faisaient ni l’un ni l’autre, elles me parlaient. Elles me demandaient et me suppliaient de faire des choses horribles. Et ce que je détestais le plus, c’était quand elles me murmuraient des choses à l’oreille. Quand elles murmuraient, elles ne me demandaient rien, mais se contentaient de dire six mots, six mots qui me donnaient la chair de poule. Ils me répétaient en boucle : « Tu ne peux pas nous échapper ».

A force de les entendre, je n’arrivais plus à dormir et j’avais l’impression de perdre complètement la tête. Je ne supportais plus les requêtes de ces créatures, leurs murmures, leurs cris et, plus encore, les rires machiavéliques qui représentaient la joie de me voir souffrir. Je repensais à l’époque où les gens disaient de moi que j’étais folle, et je me disais qu’ils avaient peut-être raison.

Je courus jusqu’à la cuisine et les cris s’intensifièrent avec chaque pas. Ils riaient, chuchotaient, parlaient et rigolaient en même temps. J’attrapai rapidement le couteau que j’avais laissé dans l’évier, et tout à coup, tout devint silencieux. Les cris et tous les sons qui me torturaient disparurent alors que je sentais une douleur piquante et chaude au niveau de ma gorge. Le liquide rouge qui coulait de mon cou, venait finir sa course sur mon tee shirt désormais trempé. Je tombai au sol en sentant à peine la douleur de ma chute. Je me sentais paralysée, et tout autour de moi avait l’air froid. Alors que j’étais allongée sur le sol et que je sentais la vie me quitter tout doucement, je souris. Je souris en me disant que si je ne les entendais plus, c’était que j’avais réussi à leur prouver quelque chose. J’avais réussi à leurs prouver que oui, je pouvais leur échapper. 

Puis soudain, je me réveillai aveuglée par une lumière éblouissante tout autour de mon visage. Étais-je arrivée dans l’au-delà ? Mes doutes se confirmèrent assez rapidement après avoir vu le visage d’un médecin juste au-dessus du mien, ce qui voulait dire que non, je n’étais pas arrivée dans l’au-delà mais bel et bien dans une chambre d’hôpital. En sentant une forte douleur à la nuque, je me réveillai tout doucement. Un nombre incalculable de questions m’envahirent et l’une d’elles était la suivante : Pourquoi ne voyais-je plus les créatures ? Peut-être le fait d’avoir essayé de me suicider leur prouva que je pouvais leur échapper et elles étaient donc parties à la quête d’une autre proie ? Ou alors, j’étais vraiment folle et le fait d’avoir eu l’intention de mettre fin à mes jours provoqua un choc à mon cerveau qui effaça la présence de ces créatures dans mon imagination ? 

Peu importe. L’important était que je ne les voyais plus ! Après réflexion, je demandai aux médecins comment j’avais fait pour arriver ici. Ils me répondirent que lorsque ma voisine faisait du sport juste en face de mon jardin, elle m’avait vu en train de commettre l’acte impardonnable par la fenêtre et avait appelé les urgences. Ils me dirent aussi qu’en apprenant ce qui m’était arrivé, ma mère, prise de panique, réserva le premier vol qu’elle put trouver pour venir me voir le lendemain.

Basmala Al Kabra, Azra Sayilir et Joelle Sevik, 4A

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